Un Coeur Invaincu
Elle (France) · October 27, 2003
By Phillipe Tretiack
«J'AI ECRIT CE LIVRE POUR QUE DANIEL PARLEENCORE» lis etaient journalistes, enquetaient au Pakistan, s'aimaient et allaient avoir un enfant.
Daniel etait enleve en janvier 2002, puis decapite devant la camera de ses ravisseurs. Aujourd'hui, Marianne raconte I'apres : la vie avec leur fils, Adam, 18 mois. Interview exclusive.
Par contrat de mariage, ils s'etaient promis « de decouvrir des gens et des pays nouveaux et de faire de leur vie une (£uvre de litterature ». Leur souhait a ete exauce audela du raisonnable. En debarquant au lendemain de la tragedie du World Trade Center a Karachi, Pakistan, Marianne et Daniel Pearl, journaliste americain au « Wall Street Journa~
», allaient au-devant de rencontres denitives. Pris en Jtage par des fondamentalistes musulmans sur lesquels il
~nquetait,exhibe et nalement decapite par ses ravisseurs, Janiel Pearl est devenu tout a la fois un martyr et un heros.
Jour Marianne Pearl, son epouse et aujourd'hui mere de
'enfant qu'il n'eut jamais Ie temps de voir naitre, Danny est d'abord une absence et tIDe raison de vivre. Pour Ie dire et s'en convaincre, elle publie « Un C(£ur invaincu. La vie et la mort courageusesdemon mari Daniel Pearl ». Tres beau recit penible et saisissant de ces quatre semaines d'attenteou elle espera jusqu'au desespoir. Aujourd'hui, elle reside a New York dans un petit appartement dote d'une terrasse minuscule.
Des jouets, des rires, des cris, Ie foutoir, car, dans ce trois pieces en enlade, Adam, 18 mois, se carapate avec son petit copain, Ie ls d'Asra, l'amie indo-pakistanaise du couple Pearl, qui, enceinte et celibataire, a epaule Marianne dans sa descente aux enfers. En somme, un appartement banal ou il ne manque qu'une chose, des peres.
ELLE.Comment vous sentez-vous ? MARIANNEPEARL.Je suis contente de ce livre. C'est rna victoire et celle de Danny. J'ai essaye de 1'ecrire a quatre mains, comme si Danny etait present a cote de moi. Je me suis calfeutree dans un espace mental proche de la vie que nous menions avant, avant que la mort ne la kidnappe. Notre petit gar~on saura plus tard comment son p~re est mort; je voulais qu'il sache aussi comment son pere etait vivant.
Maintenant la vie n'est pas facile. Ecrire ce livre a ete douloureux.
Il m'a fallu retourner vers ce que j'avais fui. Il m'est parfois arrive de rigoler, de retrouver Danny dans sa tendre::;
se,mais, la plupart du temps, Ie plongeon etait duro Terminer Ie livre aussi. C'est un adieu. Maintenant Danny me manque encore plus.
ELLE.Pourquoi ce livre? M.P. Tres tot, a Karachi, j'ai su qu'il me faudrait l'ecrire.
Nous etions trois journalistes, Daniel, Asra et moi, dans cette maison et nous etions conscients de vivre une bataille sur Ie terrain. La population etait tres remontee contre l'Amerique, la situation tendue. Apres l'enlevement de Danny, les gens qui m'ont entouree ont ete exceptionnels. Je voulais que cela se sache. Ils risquaient leur vie tous les jours. Us m' ont apporte un tel reconfort que je voulais en temoigner. A I'absolue noirceur se sont opposees leurs magnifiques qualites humaines. Danny tenait enormement a la verite et moi aussi. Je veux etre objective, comme il l'etait. Ce livre est aussi rna reponse a tous ceux qui m'ont ecrit. J'avais une dette envers eux. Et puis je voudrais que les jeunes Ie lisent, car il decrit Ie monde dans lequel ils vont vivre, sans illusions.
Enfin, bien sur, j'ai ecrit ce livre pour Adam.
ELLE.Pourquoi I'avez-vous prenomme Adam? M.P. C'est Ie premier homme, l'enfant universel. Notre Adam a du sang d' Amerique, de Pologne, d'Israel, de Hollande, de Cuba, d'Irak.
ELLE.« Danny etait un hom me ordinaire, pas un heros », ecrivez-vous.
M.P. La tendance naturelle est de tout sacraliser. Ce serait absurde. Je trouvais Danny exceptionnel, je me suis mariee avec lui, mais c'etait un etre humain. Sa fin tragique ne resume pas sa vie. Son ethique etait universelle, il n' etait pas inaccessible. C' est important pour Adam, je ne veux pas qu'il ait comme reference un modele inhumain.
ELLEV. ous ecrivez : « Tousles enfants ont peur d'etre enleves. » Pourquoi ? M.P. A l'age de 10 ans, Danny avait ecrit dans son journal intime qu'il avait peur d'etre kidnappe. Moi, j'avais peur qu'on me perde. Je me suis demande s'il avait pressenti ce qui lui arriverait.
ELLE.Vous ecrivez aussi:« J'ecris ce livre pour les defier.» M.P. Quel etait Ie but des assassins de Danny? Le faire taire.
En ce sens, ce livre Ie fait parler encore. Le terrorisme s'attaque a des symboles, tue des symboles. Pour eux, Danny etait un symbole, journaliste, juif, americain. En Ie tuant, ils voulaient atteindre toutes leurs cibles. Il me fallait refuser cela. Et puis Danny n'etait pas du tout un porte-drapeau, il etait un journaliste universel. Ils ont choisi la mauvaise personne.
Si Danny avait ete un nationaliste, j'aurais eu beaucoup plus de mal a Ie defendre.
ELLE.Avez-vous craint que Ie stress accumule durant cette epreuve ne mette en danger la sante physique ou psychique d' Adam? M.P. Vous pouvez Ie voir, il va tres bien. Au moment ou il est ne, j'ai su que je ne lui avais rien communique de negatif.
Certes, des qu'il a ete dans mon ventre, je n'ai rien pu lui eviter, et toute cette histoire est la sienne. Tout mon entourage craignait que je perde notre enfant, moi non. Danny et moi, on se protegeait l'un l'autre. J'avais Ie sentiment que nos deux volontes conjointes protegeaient Adam aussi. Il n'y a qU'a l'accouchement, dans cet instant par nature si proche de la vie et de la mort, que j'ai compris que j'aurais pu Ie perdre. Quand j'ai vu les yeux d'Adam, j'ai mesure notre victoire. Si Adam grandit comme un etre malheureux, alors iIs auront gagne. Je sais que sa vie sera dure, la mort de son pere, c'est terrible, mais il triomphera. Pour ecrire ce livre avec moi, Sarah Crichton n'a exige qU'une chose: « que Ie petit gar~on ne soit pas triste ». La-dessus, je ne peux pas vous mentir. Si Adam etait triste, autiste, vous Ie verriez.
ELLE.Un jour, ilvous faudra lui expliquer la mort de son pere.
M.P. Je lui parle. II comprend mes etats d'ame. Je crois qu'il per~oit plus rna determination a vivre que rna tristesse passagere, meme profonde. Il a confiance. Je lui parle, non pas de la'mort de son pere, mais de son pere. Je lui montre des photos. Bien sur, je sais qU'a l'ecole il entendra des trucs, alors j'apprehende Ie moment ou il faudra que je m' asseye pour lui dire toute la verite.
ELLE.Asra et vous-meme etiez enceintes en meme temps a Karachi.
M.P. Nous etions Ie ciment de l'equipe chargee de retrouver Danny. Asra etait une amie de Danny. Elle etait enceinte d'un homme qui ne voulait plus la voir et tout Karachi la montrait du doigt : mere celibataire, indo-pakistanaise et americaine. Pour elle aussi, il fallait ecrire ce livre, car quand elle s'est retrouvee enceinte, notre force a ete decuplee.
Personnellement, je n'aurais jamais eu un enfant seule.
Hors de question. Si j'avais ete enceinte de quelqu'un dont je n'aurais pas voulu partager la vie, je n'aurais pas garde l'enfant. Asra est la premiere personne a qui j'ai dit de Ie faire, et pourtant c'etait surrealiste ; avec tous ces types armes autour de la maison, Danny disparu, notre attente et, d'un coup, deux enfants a naitre ! On en a ri toutes les deux.
ELLE.Danny etait juif,vous non. Avez-vous fait circoncire Adam? M.P. Oui. Nous en avions parle, Daniel et moi, dans un avion.
Je voulais une bonne raison pour me convaincre. Danny m'a dit: « Je veux qu'il ait Ie meme penis que moi et puis c'est une affaire de mecs. » Alors je l'ai fait. Le pere d'Adam ne pratiquait pas, mais ses grands-parents tiennent beaucoup a leur identite. De toute maniere, mon fils n'appartient qu'a luimeme.
Il cherchera sa propre judalte plus tard.
ELLE.Mais vous-meme, vous etes bouddhiste, non? M.P. Depuis vingt ans. Mon pere etait hollandais, rna mere cubaine. Je suis nee en France. J'ai toujours vecu a la marge.
Mon grand-pere etait riche et homosexuel. II a couche une fois avec une femme et il a eu mon pere. Ma mere etait pauvre. Petite, j'allais en vacances a Cuba et aux Pays-Bas, si bien que j'ai baigne dans la globalisation avant l'heure. Avec Danny, nous avons vecu en Inde, au Pakistan, et rue Lepic, a Paris.
ELLE.Vous n'envisagez pas de revenir en France? M.P.Je it'en suis pas encore a faire des prajets. Je fonctionne par mission.
ELLE.Un moment, votre mission vous a poussee a.vouloir prendre la place de Daniel Pearl aupres de ses ravisseurs.
M.p.Je ne me suis jamais trampee dans mes sentiments, c'est Ie message du bouddhisme. J'ai agi ainsi parce que je pensais
·que si nous devions nous en sortir, ce serait ensemble ou ni 1'un ni 1'autre.
ELLE.Votre mari enquetait-il vraiment sur les liens entre les services secrets pakistanais et AI Qaida ? M.P.Qui. Tous les journalistes, apres Ie 11 septembre 2001, travaillaient sur cette piste-Ia. C'etait logique.
ELLE.Vous aviez etabli un contrat de mariage tres particulier.
Entre autres, vous y aviez inscrit : « Nous ferons de notre vie une oeuvre de.litterature. » M.p.:<;a; c'etait une idee de Danny. Chacun assis a son
. bureau, nous avions dresse la liste de nos desiderata; ensuite, on le~a mixes. ELlE. Vous faites un portrait de Daniel tres emouvant, sympathique, loufoque : la mandoline, les chansons .•.
M.P.Quand je 1'ai rencontre lors d'une soiree a Paris, je 1'ai tout de suite vu comme un personnage de des sin anime.
D'ailleurs, il a appris Ie fran~ais dans « Fluide glacial ". Il memorisait des expressions toutes faites. Un matin, lui qui ne parlait pas encore Ie fran~ais m'a dit au reveil : « Tu ne vois pas que j'ai Ie gourdin, petite allumeuse ? " II adorait 1'humour. Et les listes. Il faisait toujours des listes, son ordinateur en est plein.
ELLE.La video des derniers moments de Daniel Pearl a circule sur Ie Net. Vous avez ete harcelee par la presse. Quels souvenirs en gardez-vous ? M.p.Il nry a pas de generalites. Certains journalistes nous ont aides pour trouver, vite, des informations. Mais notre histoire avait tous les ingredients d'une « story», la femme enceinte, Ie journaliste, les terroristes, alors, evidemment, il ya eudu dechet. Et ce n'est pas inoffensif. Utiliser notre histoire pour satisfaire de bas instincts de voyeur, ~a ne se fait pas impunement. Ce n'est pas une decouverte. La surprise, c'etait que moi, journaliste, je sois pas see de l'autre cote. Au final, je crais plus qU'avant au pouvoir du journalisme.
Danny, avec son ethique, m'a beaucoup appris et Ie pouvoir de la presse est immense. Le tout est qu' elle ne I'oublie pas.
ELLE.L'angoisse de la perte vous hante-t-elle encore? M.P.L'un des aspects de la victoire, Ie mot est mauvais, c'est de vivre encore. Si je ne pouvais plus faire confiance aux gens, ne plus aborder Ie monde, ils auraient gagne. Maintenant, je sais que tout est precaire. Je peux flancher.
ELLE.Avez-vous cherche I'aide de psys? M.P.Tres peu. Je n'ai jamais fait d'analyse. De retour en France, j'ai vu un specialiste des traumatismes, de la violence.
Une seule fois. Ce n' etait pas un besoin, je n' etais pas encore dans la phase de guerison. J'ai prefere ecrire ce livre.
Peut-etre que maintenant j'irai voir un psy.
ELLE.Que pensez-vous de I'attitude des Fransais? M.P.J'ai eu l'impression qu'ils prenaient tout cela comme un fait divers. J'ai ete etonnee que Ie livre de Bernard Henri Levy «< Qui a tue Daniel Pearl? ", aux editions Grasset) sus cite autant d'interet. J'ai eu tres peu de lettres de Fran~ais. Le gouvernement a ete tres ~solidaire et present, mais la France est un pays etrange ; beaucoup de debats d'idees mais l'interet porte sur Ie monde m'y parait tres limite.
ELLE.Qu' allez-vous faire maintenant ? M.P.J'ai abandonne les documentaires radio que je realisais pour RFI (Radio France Internationale) au Pakistan, evidemment.
Je vais peut-etre refaire des films.
ELLE.Vous avez accouche a Paris a la clinique des Lilas, pourquoi ? M.P.Nous avions decide cela avec Danny. <;a nous plaisait, Paris, c'est chez moi. C'etait simple, j'aimais bien 1'idee qu'il y ait des gens de tous les pays.
ELLE.Vous n'avez pas assiste a I'enterrement de Daniel.
M.P.C'etait trop dur et ce qui restait de Danny dans ma vie etait dans mon ventre. Je n'ai pas non plus regarde la video de son assassinat.
ELLE.Votre pere s'est suicide quand vous aviez 9 ans ...
M.P.Qui, et j'ai perdu ma mere deux ans avant Danny. En un certain sens, on peut dire que, sur Ie sujet de la mort, j'avais malheureusement de l'entrainement.