MARIANE PEARL L'INVAINCUE
Le Monde - Horizons · November 10, 2003
By Sylvie Kauffmann
LIVRE TITRE: Un coeur invaincu. La vie et la mort courageuse de mon mari Daniel Pearl
AUTEUR: MARIANE PEARL
IL y a quelque chose d'incongru à la rencontrer là, sur une banquette convenue de la brasserie Lutetia, à Sèvres-Babylone. Incongrues, aussi, ces journées enfilées comme des agendas d'attaché de presse, Elkabbach ce matin, TF1 hier soir, une séance photo cet après-midi, Paris aujourd'hui, Londres et Dublin la semaine dernière, après la tournée des grands talk shows américains. Est-il possible, vraiment, de se prêter à ce jeu-là avec sincérité, quand on revient de si loin, par les chemins qu'a traversés Mariane Pearl ?
Mais Mariane Pearl se met à parler, et toute incongruité est balayée. Cette femme-là a une mission, une mission qui passe par CNN, la BBC, Elkabbach et la brasserie du Lutetia. L'an dernier, sa mission l'a aussi menée dans le bureau de Pervez Moucharraf, le président pakistanais, à l'Elysée pour voir Jacques Chirac et à la Maison Blanche, où George W. Bush l'a reçue. Non, ce n'est pas répétitif, dit-elle gentiment en commandant un steak parce que ça donne faim, « ça dépend simplement des gens auxquels on a affaire ».
Ne cherchez pas la veuve éplorée. Mariane rit, Mariane mange, et surtout Mariane parle, avec une force intérieure d'une redoutable efficacité. Son livre, Un coeur invaincu. La vie et la mort courageuse de mon mari Daniel Pearl, paru en France chez Plon, n'est que le premier étage d'une fusée qu'elle tente obstinément de lancer depuis l'assassinat du journaliste américain, enlevé puis décapité par des terroristes islamiques devant une caméra vidéo en février 2002, une fusée avec ce message : il y a une guerre à livrer, celle de la liberté contre le terrorisme, celle de la lumière contre l'obscurantisme. Ce combat-là se livre avec des armes extraordinairement sophistiquées, qu'elle décrit très bien dans son livre où l'on découvre, à côté de la barbarie du sort réservé à Daniel Pearl, « l'univers du cybercrime », où l'Internet, se jouant des frontières, joue un rôle primordial. Ce combat-là, elle en est, et il ne s'agit pas de le perdre.
Mariane raconte, d'abord, une immense histoire d'amour, celle de deux êtres « libres » venus de deux parties du globe aujourd'hui en froid, mais tous deux, comme elle dit de lui, « citoyens du monde », « amoureux des différences et capables de les respecter toutes ». Daniel Pearl - Danny, pour tout le monde - est né à Princeton, dans le New Jersey, en 1963, d'une mère, Ruth, née à Bagdad dans une famille de juifs irakiens, et d'un père, Judea, né en Israël, où ses parents sont arrivés de Pologne en 1924 pour construire l'Etat juif. Ruth et Judea se sont rencontrés à l'Institut de technologie Technion-Israël d'Haïfa, se sont mariés et ont gagné l'autre terre promise pour des scientifiques comme eux, l'Amérique. Danny a grandi en Californie, a fait ses études à Stanford puis, lorsqu'il a été embauché par le Wall Street Journal, a commencé par le bureau de Washington. Il s'y est vite senti à l'étroit ; ce qui l'intéressait, lui, c'était le monde, le vaste, le vrai. Echappant à l'Amérique et à sa capitale, il a choisi le métier de correspondant à l'étranger, le monde arabe, puis l'Asie du Sud-Est. Il évitera soigneusement le poste de Jérusalem et la couverture d'Israël - « Il avait peur, explique sa femme, de ne pas arriver à garder son objectivité. »
Les origines de Mariane sont un peu plus compliquées. Son père, Hanco Van Neyenhoff, est le fils naturel d'un diamantaire juif néerlandais. Fuyant l'arrivée des nazis, le jeune Van Neyenhoff et sa mère quittent la Hollande à pied pour la France et s'installent à Cassis, près de Marseille. Hanco Van Neyenhoff parle sept langues, devient mathématicien et, en 1960, s'enflamme pour la révolution cubaine - qu'il rejoint. A Cuba, il rencontre une jeune femme pauvre, Marita, noire métissée de chinois - qu'il épouse. Deux enfants naîtront à Paris, un garçon, Satchi (en fait le surnom tiré du sobriquet qu'on lui donne tout bébé, « sapo chino », crapaud chinois), et Mariane, qui tient son prénom de la Révolution française. La paternité ne détourne pas Hanco Van Neyenhoff de ses envies révolutionnaires et la petite Mariane fait, en famille, la « révolution des oeillets » au Portugal... Mais c'est aussi un homme dépressif, qui se suicide lorsque Mariane a 9 ans. Elle ne saura rien des raisons de la mort de son père jusqu'au jour où, avec son frère, elle tombe sur une lettre dans laquelle il explique que la vie ne vaut pas la peine d'être vécue. A 17 ans, cette découverte fait très mal. « A la mort de Papa, se souvient-elle, Maman nous avait emmenés à Marseille, chez des amis, sans rien nous dire. On n'a pas vu le corps, pas eu d'enterrement. C'est un peu comme pour Danny, finalement. »
Deux choses importantes se passent alors dans la vie de Mariane : son frère lui fait découvrir le bouddhisme et elle décide de prendre le large. Son bac en poche, elle traverse l'Atlantique. Et atterrit dans le Bronx, chez un oncle cubain, un « marielito », comme on appelle les quelque 130 000 exilés qui, l'été 1980, ont fui Cuba par la mer, comme un raz-de-marée, lorsque Fidel Castro a subitement ouvert le port de Mariel. L'oncle est un homme déraciné, il a laissé ses filles à Cuba, qu'il n'a jamais revues, il fait partie de ces gens qui, dit Mariane, « sont partis d'un pays sans jamais arriver dans l'autre ». Mariane passe deux ans à New York, où elle danse avec la compagnie Alvin Ailey, puis rentre à Paris, fait des études d'interprète, se lance dans le journalisme indépendant, radio et télévision.
Elle a 31 ans lorsqu'elle rencontre Danny Pearl à Paris, en 1998, dans une de ces fêtes cubaines que sa mère, danseuse impénitente, organise pour des amis. Danny, à l'époque, couvre le Moyen-Orient à partir de Londres. Ses costumes bleu nuit et son look Wall Street font à Mariane l'effet d'un « extraterrestre élégant », lui est fasciné par la salsa mère-fille. Une passion commune pour un livre sur l'Iran, Le Shah ou la démesure du pouvoir, du journaliste polonais Ryszard Kapuczinski, les réunit. Le mariage a lieu en Normandie l'année suivante. Un mois plus tard, Marita meurt d'un cancer dans les bras de sa fille. « Elle avait peur de mourir et, pour l'aider, j'ai d'abord dû surmonter ma propre peur. » Pour Mariane, la mort n'est déjà plus une étrangère.
Hier comme aujourd'hui, le bouddhisme, qu'elle pratique au sein de l'organisation Soka Gakkai Internationale (considérée comme une secte en France), lui est d'un grand secours : « Je vis avec, dit-elle, c'est la terre sur laquelle je marche. C'est ce qui fait qu'après ce qui s'est passé, je suis là. »
Danny n'est pas plus l'Américain-type que Mariane n'est la Française-type. « Notre truc, dit-elle aujourd'hui, c'était plus le reste du monde que les Etats-Unis. » Danny Pearl a beau écrire pour l'un des quotidiens les plus prestigieux de la Côte est, « être américain, c'était un peu accessoire pour lui. Je ne l'ai jamais vu se définir comme américain. Quand je l'ai amené à Cuba, il était parfaitement à l'aise, comme partout. Il me disait souvent qu'il sentait son pays virer à droite. Il était atterré par l'élection de 2000 », celle, très controversée, qui a porté George W. Bush au pouvoir.
Pourtant, aujourd'hui, c'est à New York, dans un appartement plein de charme de Greenwich Village, que Mariane a choisi de s'installer avec Adam, né à Paris trois mois après la mort de son père. Une nounou cubaine l'aide à veiller sur le petit garçon, qui a hérité du goût de sa grand-mère pour la danse. Paris est trop lourd de souvenirs pour le moment, et les Français ne partagent pas plus « l'approche universelle » qui les rassemblait, Danny et elle, que les Américains. L'an dernier, après le calvaire de Karachi, elle a regagné le petit appartement que le couple avait gardé à Montmartre, pour attendre la naissance d'Adam. « Un bon endroit pour la clandestinité, note-t-elle dans son livre. Les voisins sont remarquablement indifférents à tout ce qui ne concerne pas les réductions d'impôts et la météo. »
Multicolore, multinationale et multiculturelle, New York leur va bien, à Adam et elle. Et puis, ajoute-t-elle après un bref silence, si elle a choisi New York, c'est « peut-être aussi à cause du 11 septembre ». Au lendemain des attentats perpétrés par Al-Qaida contre les Twin Towers, New York comptait 103 veuves enceintes. Cinq mois plus tard, Mariane Pearl est devenue la 104e.
Aux Etats-Unis, elle a retrouvé Asra Nomani, leur grande amie à Danny et à elle, qui a aussi eu un petit garçon. Née en Inde de parents musulmans et élevée en Virginie-Occidentale, américaine, reporter au Wall Street Journal pendant quinze ans, Asra est un personnage crucial. C'est dans la maison qu'elle loue à Karachi pour écrire un livre sur le bouddhisme tantrique que se sont installés les Pearl en janvier 2002, le temps de l'enquête que doit terminer Danny sur les extrémistes islamiques avant d'emmener Mariane pour quelques jours de vacances à Dubaï. Lorsque, le soir du 23 janvier, Danny ne rentre pas, c'est avec Asra que Mariane monte, à partir de l'ordinateur portable du journaliste, un début de chasse cybernétique aux ravisseurs. Dans cette maison de Karachi, autour de Mariane et Asra, un groupe de gens les plus divers, Américains, Pakistanais, musulmans, juifs, chrétiens ou bouddhistes, vont vivre cinq semaines de fièvre et d'angoisse, soudés par un seul but : retrouver Danny, dont ils apprennent qu'il est tombé dans un piège en pensant aller interviewer un extrémiste musulman, qu'il a été enlevé puis, par une macabre cassette vidéo un mois plus tard, qu'il a été tué.
DE ce groupe émerge un policier pakistanais, un homme élégant que Mariane baptise « Captain », chef de l'unité de lutte antiterroriste. « Captain » se révèle non seulement un enquêteur hors pair, horrifié par l'évolution du terrorisme et aussi conscient que Mariane de l'enjeu géopolitique de l'enlèvement de Danny, mais aussi, humainement, un roc sur lequel elle continue de s'appuyer. Lorsqu'il annonce à Mariane la mort de son mari, le 21 février, il pleure. A sa manière, « Captain », reconnaît-elle aujourd'hui, est le père, « l'autorité paternelle qu'elle n'avait plus connue depuis l'âge de 9 ans ». Il est aussi le symbole de l'autre Pakistan, celui qui tente de résister à la gangrène fondamentaliste. A « la haine » qui, dit-elle, « a tué Danny ». « Le père de Danny est convaincu qu'il a été tué parce qu'il était juif. Moi, je n'en suis pas sûre. C'est la haine qui l'a tué. Après, la diatribe, la nature de la haine, ça a peu d'importance. Ils ont tué un homme qui avait une véritable approche universelle. A travers lui, ils visaient un peu les juifs, un peu les journalistes, un peu l'espoir... Face à cela, eux n'ont aucun projet pour le monde, rien d'autre que leur haine. »
Aujourd'hui, elle porte un regard sévère sur l'attitude des médias face au terrorisme. Sur le Wall Street Journal, d'abord, qu'elle accuse de ne pas tout mettre en oeuvre pour que la lumière soit faite sur la mort de son mari. « «Captain» est outré quand je lui parle de cela, il dit «c'est comme de dire aux terroristes, allez-y ! ». » Elle est impitoyable pour le Washington Post, qui continue d'employer comme correspondant au Pakistan un journaliste local, Kamran Khan, qui a dénoncé Daniel Pearl comme juif à la « une » d'un quotidien pakistanais lorsqu'il venait d'être enlevé - « une condamnation à mort » dans ce climat. Impitoyable aussi pour CBS qui, malgré ses supplications, a diffusé des extraits de la vidéo de l'enlèvement de son mari, et pour les vedettes de télévision qui ne sont intéressées que par l'exploitation sentimentale de l'affaire Pearl.
Bientôt deux ans après l'assassinat de Daniel Pearl, sa mort est loin d'être élucidée. « La mission n'est pas encore terminée », écrit « Captain », qui enquête aussi sur l'attentat dans lequel onze ingénieurs français ont été tués à Karachi, le 9 mai 2002. En juillet 2002, trois condamnations à perpétuité ont été prononcées au Pakistan contre des hommes reconnus coupables de l'enlèvement du journaliste et un quatrième homme, Omar Saïd Cheik, terroriste connu et déjà emprisonné puis relâché, a été condamné à mort. Il n'a pas été exécuté : pour des raisons obscures, son appel a déjà été reporté cinq fois.
Le 16 octobre dernier, un haut responsable de la Maison Blanche a téléphoné à Mariane Pearl et au directeur de la rédaction du Wall Street Journal, Paul Steiger, pour leur dire que les Etats-Unis étaient désormais convaincus que Khalid Cheik Mohammed, l'un des dirigeants d'Al-Qaida, considéré comme le cerveau des attentats du 11 septembre, était le meurtrier de Daniel Pearl. Mais, pour Mariane, cette annonce pose plus de questions qu'elle n'en résout. Pourquoi cette annonce maintenant, alors que Mohammed est aux mains des Américains depuis le 1er mars - nul ne sait où, d'ailleurs ? Quel a été le vrai rôle d'Al-Qaida ? Quel a été celui des services secrets pakistanais - le ténébreux ISI -, que Bernard-Henri Lévy, dans son livre Qui a tué Daniel Pearl ? , accuse d'être impliqués dans la mort du journaliste ? « L'enquête complète sur la mort de Danny pourrait bien aller dans des directions embarrassantes à la fois pour le Pakistan et pour les Américains », prédit Asra Nomani dans un article diffusé le 22 octobre par Salon.com « Omar est très protégé, relève Mariane Pearl. Qui soutient tout cela ? Pour l'Amérique, tout ça, c'est très complexe à digérer. Il n'y a pas les bons et les méchants, the good guys and the bad guys. » Elle, c'est sûr, n'abandonnera pas.