Nous triompherons du terrorisme
Pelerin · January 31, 2005
By Marie-Christine Vidal
Il y a trois ans, le journaliste américain Daniel Pearl était décapité par des islamistes proches d’Al-Qaida. Alors que nous sommes encore sans nouvelles de Florence Aubenas, le journaliste américain avait, lui aussi, montré son courage face au terrorisme. Rencontre avec la femme de sa vie, Mariane Pearl.
Daniel est américain. Il a grandi dans une famille juive de Los Angeles. Son père est d’origine polonaise, sa mère irakienne.
Mariane, française, a été élevée à Paris où elle s’est intéressée au bouddhisme. Sa mère était cubaine et son père hollandais. Des origines multicolores, une même passion pour le journalisme et la découverte de l’autre… Daniel et Mariane se sont mariés en Normandie, deux ans et demi auparavant. Adam, qui va naître, sera comme eux, un citoyen du monde. « Partout sur la planète, notre enfant pourra se sentir chez lui », répètait Daniel, ravi.
L'histoire du drame, jour après jour
Violoniste amateur, drôle et fantaisiste à ses heures, Daniel est le correspondant à Bombay (Inde) du Wall Street Journal. Voici quatre mois, deux avions détournés sont venus frapper les tours jumelles du World Trade Center, à New York. Ce jour-là, le monde est brusquement devenu plus imprévisible, plus dangereux. Daniel, pourtant, est décidé à poursuivre ses investigations, à ne pas rompre les ponts avec le monde musulman. Il parle un peu l’arabe.
Quand il apprend que Richard Reid, un Britannique musulman soupçonné d’avoir tenté de faire exploser le vol Paris-Miami du 22 décembre 2001, a des liens avec un prédicateur fondamentaliste pakistanais, proche d’Al-Qaida, il décide de se rendre au Pakistan pour enquêter. Il demande une interview à ce chef musulman : cheikh Moubarak Ali Shah Gilani.
Un « fixer » (collaborateur local) a pris rendez-vous avec lui pour ce soir, 23 janvier, à 19 heures. Mariane accompagne souvent Daniel dans ses reportages, mais cette fois, fatiguée d’avance par « les diatribes contre l’Occident » que profère ce genre de personnage, elle le laisse partir seul, en taxi, vers l’hôtel Métropole où un intermédiaire doit le retrouver pour l’emmener chez cheikh Gilani. Elle l’appellera dans une heure et demie, comme elle le fait toujours dans ces circonstances.
A 20 h 30, Mariane compose le numéro du mobile de Daniel. Le téléphone est éteint. Toute la nuit, la jeune femme tentera de le joindre et tombera, invariablement, sur ce message diffusé en anglais et en ourdou, la langue la plus répandue au Pakistan : « Il est impossible de joindre votre correspondant. Merci de bien vouloir renouveler votre appel. »
Tous les quarts d’heure, durant les quatre jours suivants, Mariane va composer le numéro du mobile. Ses doigts connaissent par cœur le chemin des touches. La police pakistanaise dépêche auprès d’elle un spécialiste de la lutte antiterroriste, « Captain » – c’est ainsi qu’elle l’a surnommé –, dont elle apprécie l’humanité. Asra, une amie qui les héberge à Karachi, va l’aider à remuer ciel et terre.
Dimanche 27 janvier, à l’aube, Mariane découvre avec angoisse la Une du plus grand quotidien en ourdou de Karachi : Daniel serait « un espion du Mossad » (les services secrets israéliens). « Cette information est non seulement stupide, se dit-elle. Elle est criminelle. » Si son mari est aux mains d’islamistes, cela équivaut, pour lui, à une condamnation à mort.
A cet instant, le téléphone se met à sonner. C’est le responsable des pages d’actualité du Wall Street Journal, Bill Spindle. « Je viens de recevoir un courrier électronique signé d’un mystérieux groupe fondamentaliste, accompagné de quatre photos. Je te les envoie. » Sur l’une d’elle, Mariane découvre son mari, le canon d’un pistolet sur la tempe. Sur une autre, Daniel, les pieds enchaînés, esquisse un sourire. Sur une troisième, tête baissée, il montre ses mains enchaînées. Les doigts de sa main gauche forment le « V » de la victoire. Souriant, face à la mort, il lui dit qu’il n’est pas vaincu, qu’il ne faut pas qu’elle baisse les bras. Sa confiance en lui défie les ravisseurs et donne courage à Mariane.
Des enquêteurs du FBI sont arrivés à Karachi, prêter main-forte à la police pakistanaise. De même que John Bussey, responsable des pages internationales du Wall Street Journal, et patron direct du reporter kidnappé. Pendant plus de trois semaines, ils vont traquer le moindre indice : fouiller l’ordinateur de Daniel à la recherche de ses contacts, examiner les messages électroniques envoyés à la presse par différents groupes islamistes à la suite de l’enlèvement, interroger toute personne susceptible de faire avancer l’enquête. En vain.
Jeudi 21 février, à 21 heures, dans le vaste salon de la maison d’Asra, John Bussey reçoit un mystérieux appel sur son portable. Il quitte la pièce avec Captain, puis revient, quelques instants plus tard. « Il n’a pas réussi à s’en sortir… lance-t-il. Ils ont des preuves. » Les yeux de Captain sont noyés de larmes. Mariane court s’enfermer dans sa chambre et se met à hurler. Les ravisseurs ont décapité Daniel et filmé l’exécution. Avant de le tuer, les bourreaux lui ont demandé de déclarer : « Mon père est juif, ma mère est juive, je suis juif. » On apprendra que la mort remonte au 31 janvier, ou au 1er février.
Plus tard, dans la nuit, Mariane pensera au suicide. Mais lui reviennent en mémoire le sourire de son mari, sur la photo des ravisseurs, et cette phrase que Daniel lui répétait souvent : « Quoi qu’il arrive, ne perds jamais ton sourire, okay ? » « Mon unique raison de vivre, pense- t-elle alors, c’est son courage devant la mort. »
La naissance d'Adam, le livre de Mariane
Trois mois plus tard, et deux semaines avant son accouchement, Mariane apprendra que le corps de Daniel a été retrouvé, découpé en dix morceaux. Leur enfant, bien vivant dans son ventre, s’apprête à venir au monde. Allongée sur la table de travail, à la maternité des Lilas, en proche banlieue parisienne, la future maman s’adresse en silence aux deux hommes de sa vie : celui qui va naître et celui qui n’est plus.
Adam voit le jour le 28 mai 2002. Alors que son bébé, les yeux grands ouverts, la fixe, étonné, la maman toute neuve comprend que son fils a hérité d’une des plus belles qualités de son papa : la confiance en soi. « Maintenant, se dit-elle, je comprends qu’il existe quelque chose entre les gens qui s’aiment, que rien ne peut effacer, pas même la mort. » Puis elle prononce le nom de son bébé. Il s’appellera Adam D. Pearl. « D », pour Daniel. Pour elle, cette naissance est un manifeste pour la vie, un coup porté aux terroristes.
Le 1er septembre 2003, le livre de Mariane – Un cœur invaincu (1) – paraît aux Etats-Unis avec cette dédicace, qui s’adresse à Daniel : « J’écris ce livre pour défier (les terroristes), en sachant que ton esprit et ton courage peuvent inspirer les autres. » Depuis un an, la jeune maman et son bébé se sont installés à New York. Elle a quitté Paris où tout lui rappelle Daniel : leur rencontre, leur première année de vie commune.
Dès la sortie du livre, Mariane reçoit des centaines de lettres, qu’elle relit souvent pour se donner du courage. « Il est temps de nous unir dans la paix, comme des frères et sœurs, en transcendant les frontières artificielles des nations, lui écrit Pam, une Américaine. Merci, Danny, de nous propulser dans cette direction ! » Ces témoignages la rassurent : « Si nous touchons le cœur de milliers de personnes, se dit-elle, nous triompherons du terrorisme. »
« La vie de Danny aura servi à transformer celle des autres. »
Daniel, à 20 ans
Le 10 octobre 2004, Daniel aurait fêté ses 41 ans. Ce jour-là, 400 concerts sont donnés simultanément dans 39 pays du monde. Plusieurs centaines de milliers de personnes, de Kaboul (Afghanistan) à Los Angeles, en passant par Bruxelles et Jérusalem, assistent aux représentations de l’Orchestre symphonique slovène, du chanteur britannique Elton John, d’un groupe de jazz de Bombay (Inde), du Boston symphonic orchestra… Le « Jour de la musique Daniel-Pearl » est un succès.
Il est l’œuvre de la Fondation Daniel-Pearl, créée par Judea et Ruth Pearl, les parents du journaliste assassiné, en souvenir du violoniste de talent qu’était Daniel. Leur but ? « Utiliser le pouvoir de la musique pour promouvoir la tolérance et inspirer le respect des différences. »
La famille Pearl, malgré le choc, n’est pas tombée dans le piège tendu par les terroristes : celui de la haine, de la guerre contre l’autre, parce qu’il est d’une autre religion. Soucieuse de continuer à bâtir les ponts entre les cultures, comme le faisait Daniel, de résister à la « guerre des civilisations » que recherchent les extrémistes, la Fondation organise aussi des conférences sur le dialogue interreligieux, données plusieurs fois par an dans différentes villes américaines par Judea Pearl, au nom du judaïsme, et par le Pakistanais Akbar S. Ahmed Ibn Khaldun, professeur d’université aux Etats-Unis, au nom de l’islam. La Fondation a créé une bourse qui permet chaque année à deux journalistes de pays musulmans de venir effectuer des stages de six mois dans des journaux américains.
« La vie de Danny aura servi à transformer celle des autres. N’est-ce pas le signe d’une vie réussie ? » lance aujourd’hui Mariane. Nul doute que la courte vie de Daniel Pearl aura porté des fruits. Les cris et les rires d’Adam, petit bonhomme de deux ans et demi, au sourire assuré, le confirment, à l’envi.